Crispin Mbadu freine-t-il le projet ? Son cabinet dément, dénonce des irrégularités, et exige un audit. Pendant ce temps, les sinistrés attendent.
Deux ans après les inondations dévastatrices de 2022 à Kinshasa, la promesse gouvernementale de reloger les familles sinistrées dans 1000 maisons reste largement lettre morte. Un projet emblématique, aujourd’hui paralysé par des soupçons de mauvaise gestion, des tensions interinstitutionnelles, et un imbroglio administratif entre ministères.
Un projet vital… qui n’avance pas
Dans les quartiers les plus touchés de Kinshasa, le constat est amer : des centaines de familles vivent encore dans des conditions précaires, parfois sous des tentes ou hébergées par des proches. L’annonce de la construction de 1000 maisons avait suscité un espoir immense. Mais deux ans plus tard, le chantier est à l’arrêt.
Au cœur des blocages, le ministre de l’Urbanisme et Habitat, Crispin Mbadu, est accusé par certains d’entraver l’exécution du projet. Un procès en obstruction que son cabinet rejette fermement.
Un chantier entaché d’irrégularités
Selon les explications fournies par les services du ministre, ce n’est pas la volonté politique qui fait défaut, mais bien la transparence. « Le ministre n’a pas bloqué le projet. Il a simplement exigé qu’un audit soit réalisé avant tout nouveau décaissement », insiste un conseiller.
Le cabinet pointe du doigt plusieurs irrégularités majeures : le marché aurait été attribué directement à l’entreprise turque Milvest, sans appel d’offres ni validation préalable de la Direction générale de contrôle des marchés publics (DGCMP), une obligation légale en RDC.
45 millions USD déjà payés, mais peu visibles sur le terrain
Lors d’une visite de chantier, Crispin Mbadu aurait constaté un décalage préoccupant : 45 millions de dollars auraient déjà été versés à Milvest, alors que les travaux visibles sur le terrain ne reflètent pas une telle somme. Pire, l’entreprise sollicite désormais un versement supplémentaire de 49 millions USD pour achever les travaux.
Parallèlement, 300 conteneurs de matériel destinés au projet seraient bloqués au port de Matadi – un blocage dont les raisons restent floues.
Rivalités ministérielles et responsabilités partagées
Selon des sources proches du dossier, cette affaire met également en lumière une tension implicite entre le ministère de l’Urbanisme, actuellement dirigé par Crispin Mbadu, et le ministère des Finances, précédemment dirigé par Nicolas Kazadi. C’est sous ce dernier que les premiers décaissements ont eu lieu.
Le ministre Mbadu aurait tenté de régulariser la situation en saisissant la DGCMP. Mais la réponse a été sans appel : pour engager une procédure formelle, l’intégralité du montant du projet – y compris les 45 millions déjà versés – doit être engagée, ce qui complique toute reprise immédiate.
Une commission conjointe avec le ministère des Finances a été mise en place pour tirer les choses au clair. Mais aucune échéance n’a été fixée pour la reprise des travaux.
Pendant ce temps, les sinistrés attendent
Sur le terrain, les sinistrés s’impatientent. Beaucoup dénoncent des promesses non tenues, et craignent que le projet ne devienne un dossier de plus dans la longue liste des scandales politico-financiers de la République démocratique du Congo.
« Nous ne sommes pas des chiffres, nous sommes des familles qui ont tout perdu », confie Rachel, 43 ans, mère de quatre enfants, sinistrée de la commune de Ngaliema. « Qu’ils règlent leurs histoires là-haut, mais qu’ils pensent à nous. »
Un test pour l’exécutif
Au-delà du projet lui-même, ce dossier devient un révélateur de la gouvernance actuelle : entre procédures non respectées, coordination interinstitutionnelle défaillante, et communication confuse, le gouvernement est confronté à un test de crédibilité.
Le président Félix Tshisekedi, qui avait fait de la justice sociale une priorité de son mandat, pourrait être contraint d’intervenir personnellement pour faire avancer ce dossier devenu hautement politique et éminemment sensible.

